Marc Giloux (FRA/ITA) – Frank Jackson Intervention in situ du 5 au 9 octobre 2011

Cinq interventions toujours à la même heure dans plusieurs lieux différents de Montréal, d’une durée approximative d’une heure

Marc Giloux : Je me fais mon cinéma…

Dans le grand hall de l’édifice Belgo, les gens circulent comme à l’accoutumée mais cet après-midi, l’atmosphère est différente. On entend des chansons russes, des valses…

Elle proviennent d’un appareil audio portatif décoré de deux drapeaux et d’un petit canard en plastique jaune placé près d’un homme vêtu d’un habit blanc, orné d’une médaille. À première vue, on se demande s’il ne s’agit pas d’une journée en l’honneur d’un événement lié à une culture particulière.

Marc Giloux s’assoit à une table tout comme les autres personnes du café. Je m’assois à la table en face. Sur sa table est placé un petit écriteau sur lequel est inscrit « Frank Jackson » et autour de celle-ci, une chaise vide légèrement tournée vers l’extérieur nous invite subtilement à le rejoindre. L’artiste n’occupe pas ce lieu tel un territoire à conquérir. Non, tout bonnement, il s’infiltre… Dans cet endroit de passage qui a sa propre histoire, il s’ajoute aux composantes existantes, il fait partie d’une suite événementielle possible.

Au début, c’est un travail d’attitudes dans des actions très simples : croiser les jambes, enlever et remettre ses lunettes, lire un journal, mettre un produit sur sa main. La répétition des gestes n’a rien à voir avec une séquence quelconque. Ce qui m’étonne, c’est à quel point il est décontracté et combien ces mouvements ne me semblent pas reliés à une intention particulière. Un geste pour lui-même parce que c’est comme ça, tout simplement. Une manoeuvre d’existence.

Toujours assis à sa table, à un certain moment, il manipule une poupée russe gigogne, assemble des trombones, etc. Est-il en train d’attendre ? Rien de spectaculaire, de particulièrement intense mais tout est exécuté avec attention. J’ai vraiment l’impression d’être en présence d’une personne qui fait des actions ayant vraiment une signification pour elle. La construction lente et non linéaire d’un univers jamais tout à fait circonscrit me tient en alerte. Une construction « machinique » ?

Des artistes et du public du Festival sont là et regardent très discrètement, tentent de passer inaperçu alors qu’un individu est maintenant venu s’assoir et discute avec le performeur.

Je pense à tous les gestes que je peux faire juste parce qu’ils correspondent à quelque chose d’important pour moi ou à ceux que j’aime faire ou que j’exécute sans même m’en rendre compte. Les attitudes, les actions, les moments d’immobilité de Marc Giloux m’atteignent parce qu’ils me semblent faire partie de lui et d’être livrés comme tel. C’est comme s’il était chez-lui, mais en train de construire quelque chose qui lui donne un équilibre, une façon de vivre, une appartenance à quelque chose. Au réel qu’il s’est construit ou en train de s’actualiser ?

Oui, ce n’est pas en lien avec l’intention, l’interprétation, mais l’inscription. Comment l’autre s’inscrit en nous ? Comment refaisons-nous circuler ces faits, ces sensations, ces compréhensions qui proviennent d’autrui ?

Un homme s’assoit à ma table. Il me demande ce qui se passe, je lui réponds à peine. Au bout de quelques instants. Il me dit qu’il avait pris deux ans à lire À la recherche du temps perdu et qu’il aurait aimé s’habiller comme Marcel Proust, mais qu’il n’en avait pas eu le courage même si c’était chez lui, qu’il désirait le faire.

De son côté, le performeur opère un travail subtil d’appropriation de fragments identitaires de personnes qui ont déjà existé. Les informations historiques, biographiques ou autres dans ce cas-ci sont reliées à Frank Jackson, l’assassin de Trotsky. Elles ne sont pas évidentes, elles s’amalgament pour construire une autre identité, en action, dans cet espace où circulent les passants. Même si je porte une attention envers le performeur, à la longue, j’ai plutôt l’impression que c’est la vie des gens autour qui prend du relief.

Puis, tout à coup, il se lève, va sur le trottoir et revient. Il est coupé du monde réel en même temps qu’il en fait partie. Étrange sensation. Voilà qu’il se met à danser d’une façon inattendue, il porte un collier fabriqué avec des trombones qu’il a assemblées. Lui, il n’a pas l’air de quelqu’un qui prend des décisions avant d’agir. Il semble complètement s’abandonner à ce métissage d’éléments qui crée sa « machination » mentale du moment. Marc Giloux n’est pas tout à fait là. D’une certaine façon, quelque chose de lui s’absente durant ces scénarios intérieurs qui se déroulent dans la « vraie » vie pendant ces pratiques furtives.

Je pense à ces explorations sur la présence qui exigent de « tenir ensemble », alors que le performeur devant moi applique l’inverse : il laisse aller. Un effacement de soi pour laisser agir en soi l’esprit d’une autre présence. Quelle humilité!

En levant la tête avant de quitter cet endroit, je regarde autour de moi et me rends compte que plusieurs personnes se trouvant là cet après-midi là ont partagé des moments particuliers avec moi à différentes périodes de ma vie. La sensation d’un film…

Interventions furtives… mais non sans laisser d’empreintes.

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