mercredi 5 octobre
Des verres de sangria ont été déposés sur le bord de la piscine, petites sentinelles rouges en attente…
Vêtue d’une robe beige foncé, la performeuse est couchée sur le dos, à même le sol froid, dans la partie la moins profonde de la piscine. À chacune de ses chevilles est attachée une corde brune, reliée par des nœuds, qui fait le tour de son ventre et de ses épaules. Une corde qui a traversé les âges. La série de noeuds sur son ventre, qui accentue le côté brut de la corde, me ramène à quelque chose de plus ancien.
Julishka Stengele invite les gens à descendre la rejoindre, un à la fois, dans ce qui m’apparaît maintenant comme un caniveau. Dans cette configuration de déplacements humains, le viscéral et le convivial se voisinent.
La performeuse démontre une attention particulière : elle dit bonjour à chacun, chacune, se présente et demande son nom à la personne venue vers elle. Ensuite, elle lui serre la main en lui indiquant de s’assoir tantôt à droite, tantôt à gauche. Distribution politique? Je m’interroge. Elle parle anglais ou français selon la langue de la personne qui l’accompagne dans ce protocole visant à faire connaissance. Faire connaissance ? Quelque chose se prépare, assurément…
Pendant que se poursuit le rituel de présentation, ceux qui sont dans la piscine forment donc deux lignes parallèles et se font face. Le degré de proximité des gens n’est déjà plus le même. Certains se présentent à leurs voisins. Les spectateurs demeurés sur le pourtour de la piscine, quant à eux, haussent graduellement le ton : On jase ensemble.
Tout au long de cet échange verbal, je suis désarçonnée par le contraste qui s’opère entre la voix empathique de la performeuse et l’inconfort de sa situation. Ce que l’artiste expose, c’est aussi une réflexion sur la condition humaine. Ce corps « emballé » me fait penser à une marchandise. Je pense aux sacs de sucre ou de farine achetés en grande quantité pour assurer la survie de la famille québécoise pendant la crise économique de 1929, ces poches de sucre qui, une fois vides, étaient transformées en robe par les mères de famille. Et cette voix, toujours si attentionnée, comme si de rien n’était… Montent en moi des sentiments refoulés. Cette résignation que je connais… Un écho au goût amer…
Dernier appel de la performeuse : « S’il y a quelqu’un qui veut venir dans la piscine, c’est sa dernière chance. »
Toujours couchée sur le dos, elle se glisse, en pliant les genoux, vers la partie la plus de la piscine. Je me dis : «She’s sinking» ! Je ne sais pas pourquoi, l’image d’un corps jeté à l’eau me vient à l’esprit. Je n’arrive pas à me défaire de cette image d’un corps qui se noie. Julishka prend son temps, s’arrête quelques secondes entre chaque déplacement. L’éclairage est cru. Sans se relever, et non sans quelque difficulté, elle colle sur la paroi de la piscine la reproduction en petit format d’une œuvre célèbre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple. Dos contre le sol, elle essaie plus ou moins adroitement de recouvrir l’image avec ses jambes.
Finalement, elle reprend la positon couchée sur le dos et prend soin d’étendre les cordes horizontalement à sa gauche puis à sa droite. Au bout de chacune des cordes, une loupe circulaire servira de poignée. Chaque individu qui, de son propre gré, a choisi d’être dans la piscine, devra collaborer avec ses voisins de façon à faire glisser la performeuse vers l’autre extrémité du bain comme elle l’a demandé. La tâche est ardue, car le corps de l’artiste est lourd et qu’il faut lutter contre la gravité. Julishka commente parfois l’exercice et exprime ses besoins face à la façon dont s’effectue, tant bien que mal, le déplacement généré par la force musculaire de chacun. Elle dit : «That’s fine» ou «wait», selon le cas. C’est de l’orientation de son corps qu’il s’agit après tout!
Non sans effort, on la hisse debout à sa demande. Un certain sentiment de solidarité plane au-dessus de la piscine. Une communauté momentanée vient d’être créée. L’artiste continue son ascension en montant l’escalier qui se trouve sous la majestueuse fenêtre ronde du bain. Une intense lumière est braquée sur elle, contribuant à souligner l’idée qu’elle est sur scène (on stage). Comparé à l’intimité de l’action qui débutait la performance, on entre ici en zone de fort contraste.
Julishka se débarrasse des cordes qui l’enserraient et enfile une tuque rouge qui ressemble à un bonnet phrygien, une icône associée à la Révolution française de 1789 et qui renvoie aussi à la figure héroïque des Patriotes de 1837. L’artiste a un exacto à la main. Son aspect menaçant n’échappe pas au public qui réagit, comme s’il anticipait le pire. Armée de sa lame, Julishka éventre sa robe de façon à découvrir son buste comme Marianne, l’héroïne victorieuse dans l’œuvre de Delacroix. La référence à la France glisse vers une autre bataille, puisque sur son sein droit est exposée une feuille d’érable rouge, emblème du Canada, et sur son sein gauche une fleur de lys, l’emblème du Québec. Dichotomie, alliance, guerre à finir ? À entretenir ? À se rappeler ? La performeuse proclame un : «Je me souviens» retentissant. La devise du Québec.
Un verre à la mais, l’artiste invite l’auditoire à trinquer avec elle. L’ambiance, maintenant, est festive. Après tout, la droite et la gauche ne viennent-elles pas d’œuvrer de concert à là transformation d’une femme (de couchée qu’elle était au départ, l’artiste a fini sa performance debout, en héroïne, et c’est le public qui y a volontairement et physiquement contribué…) En associant la devise du Québec à sa performance résolument humaniste, l’artiste rappelle que la lutte féministe mérite aussi qu’on s’en souvienne.




Tout au long de cet échange verbal, je suis désarçonnée par le contraste qui s’opère entre la voix empathique de la performeuse et l’inconfort de sa situation. – me too. i loved watching this part. how each person approached julischka, how our bodies moved towards hers, one at a time. how we accepted this situation of this one woman lying on her back requesting us to come to her, to bend down beside her, to shake her hand, say hello. we all became performers with julischka.