Avec ses premières actions, Jörn installe la fondation de sa performance. Une petite bouteille roule lentement sur le sol, son mouvement étant entraîné par la faible gravité de la pente. Le temps s’étire doucement sous nos yeux. Tempo : lente
Jörn poursuit la spatialisation, se déplaçant dans la piscine en faisant claquer des cuillers d’une façon qui rappelle étrangement certains rituels de purification. Sur le bord de la piscine, il dépose cinq contenants dorés de formats différents, puis il traverse l’espace en diagonale et enlève ses chaussures et ses vêtements. Il marche ensuite vers le côté opposé de la piscine pour aller revêtir un jeans et un t-shirt taché de peinture.
Jörn est habillé comme un peintre, mais il fait de l’art conceptuel.
Il imbibe un mouchoir de parfum qu’il tend à quelqu’un dans l’assistance. L’odeur du parfum envahit l’espace du public au fur et à mesure que le mouchoir circule de main en main. Déposée au sol, la bouteille de parfum roule lentement vers le fond de la piscine, son mouvement marquant le territoire. Deux feutres noirs suivront. L’un décrira une ellipse vers la gauche, l’autre vers la droite, ouvrant en quelque sorte l’espace à l’acte participatif qui s’annonce.
Jörn tient dans ses mains une pile de cartons blancs qu’il fait claquer bruyamment. Tous portent la même entête, Everything that is wrong in the world, et le même pied de page, Jörn J. Burmester : Random Rants Register. Au centre de chaque carton est inscrit un mot. Ça va d’art à zombie en passant par ego, failure, optimism, participation, war… La somme – véritable registre de plaintes – est en fait un index issu d’un projet antérieur déployé sur Facebook. Des cent textes qu’il a publiés sur le réseau social en autant de jours, l’artiste a prélevé des mots-clés (plus de deux cents ! ) et ce sont eux qu’on retrouve aujourd’hui sur les cartons blancs.
« So what is wrong with the world? », clame-t-il de sa voix forte tandis qu’il invite le public à inscrire un mot de son choix sur les bristols qu’on lui a distribués.
Jörn commence à disposer un à un les éléments du registre qu’il a en mains, empilés en ordre alphabétique, les répartissant autour de lui selon des catégories précises : ici le social et le politique, là ce qui touche à l’art, là-bas le corps et la vie personnelle… Certains ensembles contiennennt plus de termes que d’autres. Le mot « cardigan », lui, se retrouve seul.
Jörn prend son temps sans être excessif. Tempo : moderato. Attentionné, il dispose les cartons sur le sol et commente au passage certains des mots qu’il a sous les yeux ou ceux que le public commence à lui remettre. Avec naturel et non sans dérision, il explique son système d’organisation, échange avec l’auditoire, réfléchit à haute voix. S’entretenant de l’incroyable force du système capitaliste qui aspire tout sur son passage, il éventre, en la tenant au-dessus de son visage, une des boîtes dorées disposées préalablement sur le bord de la piscine. Son contenu (du vin) s’écoule à grands flots dans sa bouche ouverte – jusqu’à près de l’étouffer –, sur sa barbe, ses vêtements, le sol, maculant au passage quelques-uns des feuillets blancs qui s’y trouvent. Puis, il reprend où il en était dans la mise en place de son réseau sémantique. Par moments, le tempo s’accélère jusqu’à prendre l’aspect d’un exercice aérobique. L’artiste gambade et court autour de ses ensembles qui grandissent et dont certains réseaux menacent maintenant de se rejoindre.
Variations dans la signification, variations dans le discours, variations dans la rythmique : accelerando / rallentido / a più mosso / più moto / stretto / a tempo / a piacore.
Et l’artiste de s’entretenir avec nous de la communication, du « making of », du capitalisme et de ses méfaits. Ses réflexions on l’air de tirer leur substance de l’amas de termes, noms propres et communs de lieux, d’objets, de notions abstraites, de concepts de tout ordre qui maintenant jonchent le sol.
Malgré la teneur de certaines paroles et de certains gestes, nulle violence n’est ici à l’œuvre. Bien que dénonciatrice et polémique, la performance n’a pas la radicalité d’un manifeste ni la facture d’une œuvre propagandiste. Au contraire, une véritable poésie se dégage de cette performance au final intimiste, vibrante tout à la fois d’authenticité et d’acuité.
À ce stade-ci, l’image globale fait penser à un brouillon, le premier jet d’une rédaction en acte, les différents éléments de la performance (les taches de vin, par exemple, ou le désalignement de quelques cartons déposés en vitesse) agissant comme des ratures sur la page d’un texte manuscrit. Parce qu’à certains égards, ce qui se déroule sous nos yeux et en notre présence ressemble au processus qui règle l’acte d’écriture : une page blanche, une main qui trace des lettres, forge des mots, construit des phrases – parfois avec hésitation, parfois avec frénésie – en suivant les méandres de la pensée, combinant, organisant, nommant, décrivant et raturant au passage…
(Au sujet de la rature : Roland Barthes disait que l’œuvre à l’état naissant ne prend vraiment connaissance de ce qu’elle cherche à devenir que dans l’espace du doute et de la re-formulation, à travers ses propres repentirs, d’où le jeu de mots bien connu : la littérature = lis tes ratures…)
ce fond de piscine carrelé, cette page blanche…
Nouvelles ratures, nouvelles précisions : un autre contenant est éventré d’un coup de couteau bien senti. Le liquide – du lait à saveur de framboise, blanc cette fois – se déverse sur la « toile » qu’est visuellement devenu le performeur. Ce dernier dispose sur une planche de bois des tranches de foie qu’il découpe en petits morceaux. Tout en continuant de monologuer sur l’outrancière expansion de l’idéologie capitaliste et de dialoguer avec le public (les mots « Quebec’s bridge » lui posent un problème de catégorisation. On lui explique le contexte de décrépitude du système routier québécois, on cause de l’effondrement des ponts et des viaducs, on rappelle la situation géographique de l’île de Montréal qui, au rythme où vont les choses, finira peut-être isolée du reste du monde… Et « Quebec’s bridge » va ainsi rejoindre les « voiture », « changements climatiques » et autres mots connotant les ravages de la société de consommation), Jörn place les morceaux de foie sur quelques termes choisis dont certains sont offerts à ceux qui les veulent.
Depuis le début, les échanges sont marqués par l’empathie. Le manège se poursuit un moment, sans temps mort ni précipitation. Il reste trois contenants dorés sur le bord de la piscine. L’artiste en saisit un et se lance dans une longue tirade à propos du mensonge écologique perverti par l’idéologie capitaliste qu’il conclut, de la voix douce qu’il a adoptée depuis un certain temps, en ces termes : « It is very important to show you tonight that the only right way to open a tetra pack is this », this étant l’action de transpercer vivement la boîte dorée (remplie de soupe aux carottes) avec un couteau.
Étant donné tout ce qui a été dit, vu, montré, transféré, inclus, mis en relation, ce dernier geste, dans sa démesure même, a de quoi interpeller. Au final, nous avons toutes et tous la conviction qu’il existe véritablement un espace où on peut penser autrement.


