I need to situate myself.
Habituellement, c’est vélo-boulot… Mais en ce lundi pluvieux, Jess et moi avons opté pour le métro. Je la retrouve rue Ste-Catherine en fin d’après-midi, où elle a installé son poste d’observation, de réflexion et d’infiltration pour la journée. Elle m’accueille, souriante, avec sous son manteau ouvert un t-shirt blanc sur lequel on peut lire deux phrases, la seconde rectifiant la première
i have mental health problems with oppression& stigma
C’est un t-shirt avec lequel Jess et ses acolytes se sont déjà baladé un peu partout en ville.
j’ai des problèmes de santé mentale avec l’oppression & la stigmatisation
Je sens tout de suite qu’on discutera sémantique et ça me ravit.
Sur la clôture grillagée qui longe la rue St-Hubert, Jess a disposé des photocopies grand format d’articles de presse consacrés à la bavure policière de juin 2011 dans laquelle deux hommes ont trouvé la mort. L’un passait par là, l’autre fouillait dans les poubelles. L’un avait un travail, l’autre pas. L’un était « méthodique et ponctuel », l’autre « souffrait sans doute de maladie mentale ». L’un était innocent, l’autre était suspect. L’un était un citoyen, l’autre un itinérant. Le 7 juin 2011, ils étaient quatre policiers. Dix balles furent tirées.
Devant moi, Jess s’anime. Elle est à la fois surprise et contente. Elle a disposé les textes sur la clôture depuis près de deux heures et ils y sont encore malgré le passage de plusieurs voitures de police qu’on aurait dit appelées en renfort quelques minutes à peine après que les articles furent mis en place. L’art qui fait venir la police? L’idée est un peu vulgaire, mais l’image me fait sourire. Plusieurs gens se sont arrêtés pour lire les articles. Certains les commentent. S’ils se rappellent du drame estival, leur lecture d’aujourd’hui sera différente. Car se démarquant du fond blanc, des mots ont été surlignés en jaune vif : « un simple passant », « citoyen », « allait travailler », « innocent man », « resident », « victime », « was methodical, ponctual », « was well-liked »; « homme armé d’un couteau », « souffrant sans doute de troubles mentaux », « suspect », « sans-abri », « les policiers connaissaient l’homme par son prénom », « rooming », « itinerant »…
La désignation des deux victimes du drame par les journalistes n’est pas innocente. En soulignant en jaune cette nomenclature, c’est comme si Jess avait inscrit sur la feuille des points d’interrogation couleur rouge sang. Ce soir du 7 juin 2011, deux citoyens sont morts. L’un d’eux était en crise et avait visiblement besoin d’aide. Et si le drame n’avait affecté que lui seul, l’incident aurait-il fait la une des journaux? Poser la question, c’est y répondre.
La marginalité. Celle qui affecte les itinérants, les prostitué-e-s, les drug addict, les prisonniers, les « fous », mais aussi les pauvres, les artistes, les jeunes, les outsiders de tout acabit, toutes ces personnes dont les souffrances et les comportements associés semblent abaisser la valeur humaine jusqu’à faire d’eux des citoyens de « deuxième catégorie ». Cette marginalité-là interpelle Jess dans son être et dans son art.
Plusieurs de ses projets antérieurs − réalisés de Montréal à Winnipeg en passant par Berlin − en collaboration avec, entre autres, des jeunes et des femmes vivant cette marginalité (« addictions, sexual abuse, overcoming obstacles, being transgendered, aboriginal issues, and violence against women »), traduisent ce besoin de comprendre, de sentir, de partager, de donner et de recevoir. Parlant de ces projets réalisés de façon collaborative, Jess me dit : « I got my humanity back ».
It’s all about nuance and complexity
« Being honest » est aussi une des phrases-clé que je note dans mon carnet pendant que nous nous retrouvons à l’intérieur du café qui fait face à la Place Émilie-Gamelin, ce parc urbain situé dans une zone où se côtoient justement toutes les marginalités. Jess y a d’ailleurs passé une bonne partie de la journée à confectionner des outils d’intervention : de petits sacs transparents attachés à une ficelle colorée dans lesquels étaient insérés des photocopies d’articles portant sur le drame du 7 juin 2011. De la baie fenêtrée, elle pouvait voir les passants s’arrêter pour lire les articles disposés sur la clôture, observer les déambulations des badauds. Devant ce parc urbain, je me dis tout à coup qu’en ville les humains sont des arbres mobiles qui composent une faune riche et délicieusement complexe.
Me pointant une dame assise à la table d’à côté, Jess me dit : « You know, she spent the whole afternoon sitting there… ». J’entends dans le son de sa voix empreinte de compassion et de respect tout ce que contiennent les points de suspension. Qui est cette femme? Qu’est-ce qui l’amène à passer une journée entière dans un Press Café du Quartier latin en solitaire? J’entends aussi, mais à peine chuchoté : Moi, j’avais à faire, ma présence en ces lieux avait un sens, j’œuvrais, je préparais des objets que j’allais accrocher dans le parc pour intervenir dans l’espace urbain, je travaillais à rencontrer l’autre, à être présente à son expérience, j’étais dans un processus créatif, un processus performatif inscrit dans un festival…
Mais au fond, la vraie question est : Qu’est-ce qui me distingue de cette femme assise toute la journée à la table d’à côté?
Une chose est sûre : ni Jess ni cette femme inconnue n’étaient là que pour passer le temps. Elles se distinguaient certainement par une question d’attitude et d’intention. N’est-ce pas là justement l’un des éléments-clé du performatif?
En tout cas, quelle leçon d’humanité!
Meet each other half way
Nous sirotons nos breuvages et la conversation va bon train. Jess a enlevé sa veste et les mots inscrits sur son t-shirt donnent un sens à notre échange. Je sens que l’arrivée des policiers plus tôt en après-midi l’a marquée. Il y aurait des pages à écrire sur la manière dont le principe d’ordre ou d’autorité (ici la police, mais ce pourrait être les organisateurs d’un événement, les directeurs d’une galerie, la politique éditoriale d’une revue…) se manifeste dans un contexte d’intervention ou d’infiltration quel qu’il soit. Jess me donne l’exemple du Memorial qu’elle avait installé aux abords de la prison Weimar en Allemagne (voir le projet Jugendknast) et qui condamnait la violation des droits des prisonniers. Contre toute attente, l’intervention est restée intacte pendant deux mois. Question de contexte, mais surtout d’interprétation des signes. Ici, rue Ste-Catherine et pendant Viva!, la démarche a toutefois moins à voir avec la durée qu’avec l’articulation d’un problème. Une mise en contexte et en perspective. Un besoin de saisir à bras-le-corps la complexité d’une situation. Après plusieurs projets d’animation, de documentaires, de vidéos, je sens que Jess a besoin de retrouver son atelier. Aujourd’hui, l’atelier se situe au coin des rues St-Hubert et Ste-Catherine. On est aux abords du Village, là où vit une communauté qui n’a pas fini de lutter pour la reconnaissance de ses droits. Phénomène intéressant, voire ironie du sort, un large mouvement citoyen, de concert avec les marchands, milite justement ces temps-ci pour nettoyer le quartier de sa marginalité autre : la prostitution, la drogue, la violence, la désinstitutionalisation font des ravages ici comme ailleurs. C’est vrai. Et c’est vrai que ça dérange. Alors quoi? On fout l’anormalité à la porte, et c’est au plus fort la poche (sans jeu de mot ou presque…)? Les choses ne sont pas simples et s’il est quand même intéressant de voir une marginalité en repousser une autre, ce qui intéresse Jess, ici, c’est cette complexité même qui s’articule « live » devant nos yeux. L’artiste, cette artiste-là, n’est pas là pour apporter des réponses, mais pour discuter « issues » : real ones. Comme dans le cas de ce que Jess vit dans ses expériences performatives, il faut ici se mettre dans un état de disponibilité qui demande de faire, l’un et l’autre, la moitié du chemin. En tout cas, c’est avec des questions plein la tête que je reprends le chemin du métro. Métro-dodo. Demain, j’irai enseigner au cégep et Jess à l’université. Nous serons deux à mesurer, à l’aune de nos expériences, la part – du pouvoir et de l’humilité – qui nourrit notre humanité. Oui, Jess : work equals worth equals innocence – auquel j’ajouterais, suite à l’expérience vécue en ta compagnie: equals complexity. Merci de me l’avoir rappelé aujourd’hui!
Vous pouvez suivre le projet de Jessica MacCormack sur http://jessicamaccormackrmack.tumblr.com/



Merci beaucoup! Mais regardez « L’un passait par là, l’autre vandalisait des sacs de poubelle. » J’ai juste un petit point à ajouter que le deuxième homme collectées les canettes dans les poubelles pour gagner sa vie.
Ton texte Anne sur Jessica MacCormack c’était vraiment d’aller dans les crevasses identitaires d’une ville. Un passage intensif dans ce qui nous fait perdre ou gagner notre humanité en devenir…
Merci !
Reportage du jeudi 29 septembre 2011
L’homme qui ne voulait pas qu’on le soigne
Le 7 juin 2011, à l’aube, Mario Hamel éventre des sacs d’ordures sur la rue Ste-Catherine. Il est fou de rage. Une connaissance refuse de lui prêter son camion alors qu’il veut se rendre à Bromont pour voir ses enfants. Il dit qu’ils sont en danger.
Pourtant, au même moment, chez leur mère, les enfants dorment paisiblement. Mario Hamel est en délire. Des policiers l’encerclent et tentent de le convaincre de laisser tomber son long couteau. Mario les aurait menacés. Ils l’ont abattu; une balle en plein thorax. De l’autre côté de la rue, un simple passant, Patrick Limoges, est atteint mortellement d’une balle perdue. Quel gâchis!
Mario Hamel avait 4 enfants, une ex-conjointe, une mère présente et un ami dévoué. Il habitait une maison de chambres de l’Accueil Bonneau depuis 2 ans et tentait de se reprendre en main. Il était sur la bonne voie mais il a manqué de temps. Un ultime délire l’a emporté.
Mario souffrait d’un trouble psychiatrique depuis de nombreuses années. Un trouble aggravé par une forte consommation de marijuana. Comment se fait-il que personne n’ait réussi à le faire soigner?
Mario a pourtant été hospitalisé en psychiatrie à 4 reprises. Il a comparu devant les tribunaux une centaine de fois. La plupart du temps, pour des accusations de voies de faits ou de bris de probation reliées à son état de santé mentale. Le problème c’est que Mario ne voulait pas qu’on le soigne. L’histoire classique du malade qui pense qu’il n’est pas malade.
Pendant une dizaine d’années la famille de Mario Hamel l’a regardé gâcher sa vie et se détruire lentement mais sûrement. Avocats et médecins étaient impuissants. Au Québec, il est impossible de forcer un malade à se soigner à moins qu’il ne représente un danger grave et imminent. Le problème c’est que quand on en arrive là, il est parfois trop tard. Mario Hamel est mort parce qu’on a respecté son choix de ne pas se faire soigner.
Notre reportage raconte sa vie et les rendez-vous manqués qui aurait peut-être pu le sauver.
i second s.t.
wonderful text. and what does distinguish one person from another (as you ask in relation to the woman who also sits in the café?) we are all breathing in each other’s air.